raduction du premier chapitre de l'oeuvre de Joaquim Nabucco.

Une patrie est respectée, non tant par la grandeur de son territoire mais par l'union de ses fils, non tant par ses lois écrites, mais par la conviction de l'honnêteté et la justice de son gouvernement, non tant par une ou autre forme d'institutions, mais par la preuve réelle que ces institutions favorisent, ou pour le moins, ne contrarient pas, la liberté et le développement de la nation.

Evaristo Ferreira da Veiga.

Après l'idée de supprimer l'esclavage en lui laissant le million et demi d'hommes entre ses mains en 1871 et ainsi l'éliminant avec le temps, vint celle de libérer aussi les esclaves actuels.

Ce fut durant la législature de 1879-80 que, pour la première fois, on vit au Parlement et en dehors de celui-ci un groupe d'hommes faire de l'émancipation de tous les esclaves, et non seulement sa limitation à la captivité des générations actuelles, sa bannière politique et aussi la condition préliminaire de l'adhésion à n'importe quel parti.

L'histoire des oppositions à l'esclavage peut se résumer en peu de mots.

Durant la période antérieure à l'indépendance et durant les premières années suivantes, il y eu, dans la génération qui travaillait pour la liberté au début du siècle, un certain malaise de conscience de réaliser l'émancipation nationale tout en maintenant une partie de la population en captivité personnelle. Les événements politiques, cependant, absolvaient l'attention du peuple et avec la révolution du 7 avril 1831, commença une période d'excitation qui dura jusqu'à la Majorité. Ce fut seulement sous le Deuxième Règne que le progrès des coutumes publiques rendit possible la première résistance sérieuse à l'esclavage. Avant 1840, le Brésil est une proie du trafic d'Africains ; l'état du pays est représenté fidèlement par la peinture du marché d'esclaves de Valongo.

La première opposition nationale à l'esclavage fut dirigée seulement contre le trafic. On pensait supprimer l'esclavage lentement, interdisant l'importation de nouveaux esclaves. Vu l'effrayante mortalité, on disait que l'esclavage, une foi supprimée la pépinière africaine, diminuerait peu à peu par l'excès de décès sur les naissances.

Après la fin de l'importation d'Africains grâce à l'énergie et l'esprit de décision de Eusébio de Queiroz et par la volonté tenace de l'Empereur - qui en arriva à dire qu'il préférerait perdre la couronne que d'accepter la continuation du trafic - les trafiquants furent déportés et à la loi du 4 septembre de1850 succéda une forte accalmie. Cette période de fatigue ou de satisfaction de l'oeuvre accomplie - en tout cas d'indifférence absolue pour le sort de la population esclave - continua jusqu'après la guerre du Paraguay quand l'esclavage dut  mener et perdre une autre bataille. Cette seconde opposition que l'esclavage souffrit, comme aussi la première, ne fut pas une attaque à l'ennemi pour lui tirer ses prisonniers mais seulement une limitation du territoire sujet à ses déprédations.

En effet, à la fin de la crise politique qui dura de 1866 à 1871, on promulgua une loi qui respectait le principe d'inviolabilité du pouvoir du propriétaire sur l'esclave et on n'eut pas l'audace de pénétrer dans les cachots agraires comme s'il s'agissait d'un local sacré, interdit au propre État. De nouveau, à cet effort pour minimiser la gangrène qui atteignait un organisme débilité, succéda une autre accalmie de l'opinion, autre époque d'indifférence pour le sort de l'esclave, pendant laquelle le gouvernement pu même oublier d'appliquer la loi qu'il avait fait passer.

Ce fut seulement huit ans après que l'on commença à secouer cette apathie. Il se créa une troisième opposition à l'esclavage ; cette fois non contre ses intérêts d'expansion comme était le trafic ou ses espérances comme était la fécondité de la femme esclave mais directement contre sa possession contre la légalité et la légitimité de ses droits, contre le scandale de son existence dans un pays civilisé et de sa perspective d'abrutir l'"ingénu" dans la même senzale que l'esclave.

 

En 1850, on voulut supprimer l'esclavage en éliminant le trafic ; en 1871 libérant depuis le berceau mais en fait après vingt et un ans, les enfants des esclaves qui allaient naître. Aujourd'hui, on veut le supprimer émancipant les esclaves en masse et libérant les "ingénus" de la loi de la servitude imposée le 28 septembre. C'est ce dernier mouvement qui s'appelle abolitionnisme et c'est seulement lui qui résout le vrai problème des esclaves qui est leur manque de liberté. L'opinion, en 1845, estimait légitime et honnête l'achat d'Africains transportés de manière traiteuse d'Afrique et introduits en contrebande au Brésil. L'opinion en 1875, condamnait les transactions du trafic mais jugeait légitime et honnête l'enregistrement des victimes du trafic après 30 ans de captivité illégale. L'abolitionnisme est l'opinion qui doit remplacer, à son tour, cette dernière attitude. Pour l'abolitionnisme, n'importe quelle négociation de propriété entre êtres humains est crime qui ne se différencie que par son degré de cruauté.

L'abolitionnisme cependant, n'est pas que cela et ne se contente pas d'être l'avocat ex-¦¦officio de la portion de la race noire encore esclave.

Il ne se réduit pas seulement à sa mission de promouvoir et réussir dans les plus brefs délais le sauvetage des esclaves et des "ingénus". Ce travail de réparation , honte ou remords comme vous voulez l'appeler, d'émancipation des esclaves actuels et de leurs fils n'est qu'une tâche immédiate de l'abolitionnisme. En plus de cela, il y a une besogne plus grande pour le futur : éliminer tous les effets d'un régime qui, depuis trois siècles est une école de démoralisation et d'inertie de servilité et d'irresponsabilité pour la caste des seigneurs et qui fit du Brésil le Paraguay de l'esclavage,

Même si l'émancipation totale était décrétée aujourd'hui, la liquidation de ce régime laisserait derrière elle une série infinie de questions qui ne pourraient être résolues qu'en accord avec les intérêts vitaux du pays avec le même esprit de justice et d'humanité qui donne vie à l'abolitionnisme. Après que les derniers esclaves eussent été arrachés du sinistre pouvoir qui représente pour la race noire la malédiction de la couleur, il faudra retirer, par une éducation énergique et sérieuse, la croûte de trois cents ans de captivité c'est- à-dire de despotisme de superstition et d'ignorance. Le processus naturel par lequel l'esclavage fossilisa dans son moule l'exubérante vitalité de notre peuple durant toute sa période de croissance continuera. Tant que la nation n'aura pas conscience qu'il faudra adapter à la liberté chacun des appareils de son organisme que l'esclavage confisqua, ce travail continuera même quand il n'y aura plus d'esclaves.

L'abolitionnisme est ainsi un point de vue nouveau dans notre histoire politique et probablement, comme nous le verrons plus tard, il en résultera la désagrégation des partis actuels. Jusqu'à peu de temps, on pouvait penser que l'esclavage aurait la même fin au Brésil que dans l'Empire romain, qu'il allait disparaître sans mouvement forcé et même sans violence. La politique de nos hommes d'État fut, jusqu'aujourd'hui inspirée par le désir de laisser l'esclavage se dissoudre insensiblement dans le pays .

 

L'abolitionnisme est une protestation contre cette triste perspective, contre l'idée de confier à la mort la solution d'un problème qui n'est pas seulement de justice et de conscience morale mais aussi de précaution politique. En plus de cela , notre système est trop détérioré pour qu'il puisse souffrir impunément de l'action prolongée de l'esclavage. Chaque année qui dégrade la nation entière, à cause de quelques individus, peut être fatale et si aujourd'hui, il suffit , peut-être, de l'influence d'une nouvelle génération éduquée dans d'autres principes pour provoquer  la réaction et faire entrer le corps de nouveau dans le processus retardé et depuis arrêté de croissance naturelle , dans le futur, une seule opération pourra nos sauver - au coût de notre identité nationale-c'est-à-dire la transfusion du sang pur et oxygéné d'une race libre.

Notre caractère, notre tempérament, toute notre organisation, physique, intellectuelle et morale est terriblement affectée par l'influence que la société subit pendant trois cent ans par l'esclavage. L'entreprise d'annuler ces tendances demandera , certainement, les efforts de plus d'une génération mais jusqu'à ce que cette oeuvre soit conclue , l'abolitionnisme sera toujours nécessaire.

Ainsi, dans ce livre, les mots abolitionnisme et esclavage sont pris dans leur sens large. Ce dernier signifie pas seulement la relation de l'esclave avec le maître mais cela signifie beaucoup plus : la somme du pouvoir, de l'influence, du capital, de la clientèle de tous les seigneurs ; le féodalisme établi dans l'intérieur ;  la dépendance où le commerce, la religion, la pauvreté, l'industrie, le Parlement, la couronne, l'État, enfin, se trouvent  devant le pouvoir agrégé de la minorité aristocratique dont les senzales sont peuplés de milliers d'êtres humains qui y vivent abrutis et moralement mutilés par le propre régime auxquels ils sont sujets et enfin , l'esprit, le principe vital qui anime toute l'institution , spécialement au moment où elle commence à avoir peur pour la propriété immémoriale dont elle se croit investie,  esprit qui fut la cause du retard et de la ruine de tous les pays esclavagistes.

La lutte entre l'abolitionnisme et l'esclavage est d'hier, mais se prolongera beaucoup et la période qui commence sera caractérisée par cette lutte. L'esclavage ne résistera pas à la pauvreté de ses adversaires ni  sa propre richesse ni son immense  pouvoir connu des abolitionnistes. Ces luttes ne se gagnent ni avec de l'argent ni avec le prestige social ni par une clientèle mercenaire même très nombreuse. « Le Brésil serait  le dernier des pays du monde, se, ayant l'esclavage, il n'avait pas de parti abolitionniste : ce serait la preuve qu'il n'a pas de conscience morale « Le Brésil serait le plus misérable des pays du monde, nous devons ajouter, aujourd'hui que cette conscience s'éveilla ; si ayant un parti abolitionniste, ce parti ne triomphait pas : ce serait la preuve que l'esclavage aurait terminé son oeuvre et aurait scellé le destin national avec le sang de millions de victimes que l'esclavage fit dans notre territoire. Nous devrions ainsi perdre, pour toujours, l'espoir de fonder un jour la patrie dont rêvait Evaristo.